Centre d'études et de recherches en arts platiques

art thérapie

directrice : Mireille Weinland
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« L’INTIME AU RISQUE DE L’AUTRE »

 

Pendant cet été, les membres du groupe sont invités à réflechir sur la mise en place de nouveaux séminaires s’articulant autour de l’impact de la création sur le créateur en situation de handicap (réflexion en lien avec des consoeurs de l’Université du Québec en Abitibi Témiscamingue - accords en cours).
Nous réfléchirons également sur un axe de recherche en but d’une exposition à l’UFR d’Arts Plastiques (2008-2009).
Nous continuerons à creuser la question des rapports entre art contemporain et art-thérapie.

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ENJEUX CONTEMPORAINS DE L’ART-THERAPIE :

Le contexte actuel de la réflexion sur l’Art-thérapie entretenue par celle-ci, ou émanant de disciplines adjacentes (psychiatrie, psychanalyse, milieux de la culture…), nous semble maintenir une dualité, voire une rivalité entre différentes conceptions réduisant tour à tour l’art-thérapeute à l’artiste ou au psychothérapeute.
Ce propos d’un praticien de l’art-thérapeute nous renvoie à ce constat que nous avions déploré lors de « Brèves d’Art-thérapie », destinées à la publication. Ces brèves dénonçaient un état de fait : le manque réel de communication entre le monde de la culture et non pas du soin, mais de l’art thérapie ; de l’impossibilité, parfois, à se rejoindre ou à se côtoyer en bonne intelligence (ce qui est déplorable, car la guerre des clochers ne peut que nuire à une bonne reconnaissance de l’art thérapie).
L’art-thérapeute professionnel ne cesse d’interroger ces conceptions « parallèles » et néanmoins si proches de ce métier, qu’on a tendance à confondre.
En réfléchissant sur les effets conjoints de l’art et de l’Art-thérapie, j’en suis venue à me poser la question de la place de la culture et de l’Art- thérapie dans un même lieu et sur leur éventuelle interpénétration. Si la culture se défend d’être thérapeutique, l’Art-thérapie ne craint pas d’intégrer la culture puisque l’art en est l’un des maillons.
L’artiste intervenant, nous dit-on, n’est pas formé à la thérapie et ne se substitue pas aux équipes soignantes. Leur qualité humaine et leur efficacité ne sont pas à démontrer, mais les différents acteurs de l’art et du soin (qui prennent soin de…) ne devraient–ils pas réfléchir ensemble ? De façon à ce que ce « processus d’humanisation à travers une dimension artistique » (A.C.Soster) commun aux deux professions ne soit plus l’apanage de l’une ou de l’autre. Mais quelle place accorder à chacun ? Et quel lien pouvons-nous créer ?
Ce « processus d’humanisation » nous renvoie à la définition de l’Art- thérapie : « exploitation du potentiel artistique dans une visée humanitaire et thérapeutique » (Ecole de Tours). Le travail - prendre soin de l’humain souffrant - se fait donc « dans et par l’art ». Nul ne peut prétendre à un éloignement du monde artistique de l’Art-thérapie. Même si l’objectif premier n’est pas de faire du sujet un artiste soumis au jugement du grand public, il importe de ne pas l’isoler du monde culturel, pas plus que de sa propre culture.

Nous devons être au plus près des concepts que nous employons. C’est l’une des priorités de la recherche en Art-thérapie. Ceci nous incite à nous placer : l’Art-thérapie n’est ni une psychothérapie médiatisée, ni un art, elle en appelle à l’art : L’art au service du soin : mais de quel art parlons–nous ?

Bien que l’Art-thérapie soit parfois considérée comme trop éloignée de la scène contemporaine, il est nécessaire d’en avoir une bonne approche, pour nourrir la recherche. De la complexité de l’art contemporain naît une interrogation : Qu’y a t-il de si novateur qui pourrait faire évoluer l’Art- thérapie ? Si l’art contemporain a pour but d’interpeller l’homme sur la misère humaine et sa finitude, que peut-il apporter au patient ? Celui-ci doit-il être confronté à l’œuvre finie ou au discours attenant ? Que peut-il en saisir qui ne soit pas perturbant ?
Malik Chibane (2OO5) metteur en scène, affirme que l’ « on ne doit pas montrer la vie brutale, mais la transformer. » Pour que l’art soit agissant, il doit renvoyer une image positive de la personne et faire en sorte qu’elle trouve en elle un « petit plus » (terme que j’emprunte à Jochen Gertz) pour amorcer le changement.
L’artiste contemporain, à un moment donné de son parcours, fait le choix de mettre son art au service de l’humain. Qu’il soit artiste intervenant ou art- thérapeute, s’il veut innover, il peut se heurter à la réalité de l’institution qui définit parfois ses besoins en fonction de son budget et de l’image qu’elle souhaite renvoyer.
Les étudiants plasticiens intéressés par la relation d’aide, utilisent de nouveaux outils et sont parfois adeptes de la vidéo et/ou de l’informatique. Ce sont des outils qui ont un coût et qui sont à interroger sur le plan de l’adaptabilité aux différentes pathologies. Divers lieux de recherche nous aident à tester les limites adaptatrices et exploratrices de l’Art-thérapie. Une chose est certaine, c’est que les plasticiens art-thérapeutes ont ouvert la voie à de nouvelles recherches, notamment sur les arts plastiques et le langage, lorsqu’il s’est agi de travailler avec des enfants souffrant de troubles du langage oral et/ou écrit. Recherche qui a interpellé l’éducation nationale.

Le professeur Didier Sicard chef de clinique de l’hôpital Cochin et président du Comité consultatif d’éthique, affirme : « Qu’il y a un lien mystérieux entre la santé et la peinture. » et que « L’illusion contemporaine est de croire que la fonction de l’art est seulement d’ordre esthétique ». Cependant l’esthétique qui est au cœur du processus art- thérapeutique n’est pas là pour entretenir un « mirage artistique » mais interroge le destin des personnes et de leur création.(Jordi Savalll dans un entretien de l’Express du 18/5 2006 écrit : « Avant d’aborder une interprétation, je me plonge toujours dans l’époque, dans la civilisation, et j’essaie de comprendre quelle était la fonction de la musique que je vais jouer. Il ne faut pas limiter l’art musical à des questions d’interprétation. Longtemps, la musique a été un moyen magique de communiquer avec les esprits. Elle permettait aussi de guérir les malades. Aujourd’hui, elle a perdu ces fonctions, elle est devenue superficielle, un simple divertissement.

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L’art-thérapie instaure une dynamique

Intervention du 05 mai 2008 de Mireille Weinland, docteur en arts plastiques, Professeur Certifiée.

L’art thérapie instaure une dynamique, c’est une évidence, sinon elle ne serait pas. Cette triangulation agissante (art, thérapeute, patient) peut donner à penser, qu’une fois le cadre posé et le protocole engagé, quelque chose de l’ordre du vivant va se restaurer ou se réveiller.
Un mécanisme bien huilé pour une « promenade de santé » or la qualité de ce qui se joue, tient autant de la compétence de l’art thérapeute que des effets de l’art (tant positifs que négatifs) que de la réactivité du patient. Réactivité perçue à la lueur d’un regard, au geste qui s’amorce, à la main qui saisit, au corps qui se redresse. Toutefois le regard peut s’éteindre, le geste retomber, le corps s’avachir, à l’art thérapeute de relancer la machine en puisant dans les ressources de l’art.
Cette dynamique propre à l’art nous l’avons déjà explorée et en saisit toute la complexité, notamment en arts plastiques avec différents publics.

Un cheminement hasardeux

Un cheminement et une mise à jour d’un tout représentant l’être dans sa globalité. C’est dire qu’à un moment donné de son histoire, le sujet en thérapie, (ou pas) va partir à la découverte de ses richesses intérieures, jusqu’alors occultées par la pathologie ou une dépréciation de soi. La pratique artistique et plus précisément les arts plastiques, de par leur spécificité (utilisation des cinq sens et mise en forme) va lui permettre de faire le lien entre ce qui apparaît, se transforme sur le support et ce qu’il vit au sein de son environnement. En élaborant sa production, il s’ouvre à d’autres sensations, se sent libre de transformer son travail jusqu’à ce qu’il lui plaise par l’harmonie ou la lumière qui s’en dégagera. Si l’art est « un perpétuel renouvellement des règles et des buts avoués […] il obéit toujours à une direction qui est transcendance vers un mieux. » (Huyghe, 1991) Mieux qui englobe celui du sujet engagé dans cet effort. Mais dans quel sens pouvons nous encore l’entendre aujourd’hui ?
Quel lien peut-il y avoir ?
Nul ne peut prétendre à un éloignement du monde artistique de l’art thérapie. Des artistes comme Louise Bourgeois, Sophie Calle, Kudo, Garouste ou Kusama et d’autres posent question et nous rejoignons ainsi celle de l’intime précédemment étudiée lors de l’exposition « ‘l’intime au risque de l’autre » exposition qui mettait en regard « un intime « exhibé » et un intime protégé, celui du sujet confronté à lui –même et renouant avec son monde sensoriel.
Même si l’objectif premier n’est pas de faire du sujet un artiste soumis au jugement du grand public, il importe de ne pas l’isoler du monde extérieur culturel, pas plus que de sa propre culture. Cette « porosité » entre le champ de l’art (l’extérieur) et le champ thérapeutique, construit un lien social, instaurant ainsi une nouvelle dynamique.

L’art comme trace et mouvement

R. Huyghe, s’inspirant de Teilhard de Chardin, nous offre cette définition : « l’Art est un psychisme se cherchant à travers les formes » mais il est (aussi) « une aptitude à faire » - une œuvre - et donc en ce qui concerne l’art thérapie, une aptitude à faire surgir quelque chose qui est de l’ordre de la vérité du sujet […] ce qu’il est, vit, ressent … un présent et un devenir. Cet « élan expressif. » souligné par R. Huyghe témoigne de l’être en mouvement, corps et « âme. » d’un corps en action, trop souvent négligé.
C’est l’un des premiers signes du changement en cours. Un corps qui se déploie, se relie à l’esprit et prend forme, s’inscrit dans un espace reconquis et s’offre au regard de l’autre en miroir.
C’est un retour à la vie, symbolisé, en tout premier, par la naissance du geste et l’apparition de la trace, une trace en devenir. Une inscription, plus qu’une trace, plus qu’une expression, l’art en art thérapie est saisi comme porteur d’éléments actifs, propres à enclencher ce mouvement. « Les œuvres […] écrit Focillon (1991) se présentent à nous comme des résultats immobiles et définitifs. Mais leur existence véritable s’inscrit entre leur première ébauche (concept) et leur achèvement. »
En art thérapie, c’est ce temps d’instauration, allant de la trace au plus élaboré, qui nous rend témoin de cette révolution s’opérant au sein de l’atelier et de ce qui dans l’acte, semble porteur de sens et de changement. La production en elle – même, se présente comme un jalon, un repère, un monde où se dévoile peu à peu, le devenir de l’auteur. « Devenir » (D’Hondt J. 1999) est une vaste notion qui n’a cessé d’interroger les philosophes, mais qui nous semble ici fondamentale. « Devenir » fait référence au futur, à l’action, au mouvement, il est synonyme de faire, évoluer, changer, muter, être. Ce quelque chose qui apparaît, est un prolongement de soi qui « témoigne d’une présence, d’une intention, d’une existence voulant faire preuve. » (R.Mandra) Les arts plastiques ont ce privilège d’être visuels, la transcription du geste en trace visible va être le premier jalon d’un parcours exemplaire : « j’existe, j’ai existé, agît à ce moment là. »

L’art comme lien

Ce geste doit être vécu de l’intérieur, rattaché à une motivation, qui permet l’intégration, l’identification et fait le lien avec le mental. Le mouvement entre dans la vie psychique et contribue à son développement en établissant les relations entre les gestes, les impressions […] et ce allant jusqu’au jugement et à la connaissance.
Le sujet reconnaît la trace comme sienne, comme étant une projection de lui-même, le reliant à l’autre grâce au regard qu’il porte sur elle, créant ainsi un jeu de miroir, une circulation, synonyme de vie. « Voir, c’est sentir et éprouver. » Dans l’atelier, le sujet, malmené par toutes sortes de sensations, tente de mettre en forme ce qu’il ressent, l’art nous l’avons vu fait le lien entre le monde interne de l’homme et le monde externe, il s’agit ici d’aider le patient à mettre de l’ordre dans ces sensations confuses, à retrouver une unité. Plus « pénétrante, plus dense » globale, et simultanée, la vision picturale unifie. Le patient comme l’artiste, peut ainsi donner vie à son « vécu intérieur », à cet aller et retour entre soi et soi, entre soi et l’autre, entre le monde et lui-même.

Voir au-delà

L’artiste vit la sensation, plus qu’il n’y réfléchit, il est tout à son histoire, l’œuvre terminée, le corps s’impatiente, l’esprit construit avant même que le geste ne soit enclenché, il s’agit donc bien d’un devenir comme le disait Aristote, d’un chemin qui se trace. Ne peut-il en être de même pour le patient ?
S’autoriser à …Ne pas hésiter à détruire pour reconstruire, chercher ce qui dans le chaos apparent fait lumière, s’ouvrir aux perspectives, accepter de porter un regard critique sur les réalisations, sont autant d’attitudes positives. Grâce à cela, la personne « va augmenter son répertoire de pensées et d’actions […] Les sentiments positifs induisent dans notre esprit de nouvelles dispositions durables qui sont efficaces dans des situations variées […] il ne s’agit plus de résoudre des problèmes immédiats, mais plutôt de favoriser un développement intérieur de la personnalité, peut – être en prévision de moments plus difficiles. J’ai nommé cette théorie « élargir et construire. » (Barbara Fredrickson, 2OO4))

En conclusion

Eveiller, sensibiliser, amener le sujet à se redécouvrir à travers la pratique artistique pourrait-il se faire sans secousses ? Sans crises ? Sans régression ? Sans allers et retours chaotiques ? Sans doute pas. La mise en mouvement se fait bien en amont, dés l’instant où il y a intention de …Et même au moment où le sujet se déclare prêt à…La prise en main de l’outil, son choix, la première trace, en sont les prémices et pourtant rien n’est joué ! Le mouvement peut aller à l’encontre de ce qui était prévu et le changement d’orientation par exemple, déplaire fortement. L’artiste qui construit son œuvre en fonction d’un projet bien défini peut malgré tout se trouver confronté à ce genre de situation. Ce qui apparaît sous ses yeux, n’est en rien ce qu’il avait imaginé. Ce changement (amélioration ou altération) de direction ouvre bien des possibles quant au devenir de l’œuvre. Chez un sujet fragilisé, mais accompagné, le choc sera positif si les changements en perspective peuvent être orientés et contrôlés […] « il est nécessaire que chacun se distingue des uns des autres, que chacun ait sa structure, son rythme, sa qualité. » (D’Hondt J.1999) Mais il y aura des choix à faire et des ruptures et encore des bifurcations. Il faudra faire en sorte que le sujet se sente maître de son « devenir. »

En Art-thérapie, l’Art favorise la qualité existentielle des personnes pénalisées.

Résumé de l’intervention du 07 avril 2008 de Richard FORESTIER, docteur en philosophie, directeur scientifique à l’A.F.R.A.T.A.P.E.M.

L’une des caractéristiques des pénalités de vie est d’interférer négativement sur la qualité existentielle des personnes pénalisées. Ainsi l’envie d’être heureux peut être atténuée aux dépends de la santé de ces personnes.
En cela il nous faut distinguer la bonne santé et son incidence sur la qualité existentielle des personnes. Cette distinction que nous considérons dans un rapport de causalité amène à associer VIVRE à la bonne santé et EXISTER au bien être.

L’art permet à l’artiste de s’engager activement dans son existence, de rechercher les bons moyens pour atteindre ses objectifs et de laisser une trace de sa présence.
Ainsi, le principe d’idéalisation artistique sous l’égide de la tension esthétique, peut devenir un tremplin pour revigorer, restaurer ou rééduquer la dynamique existentielle des personnes.
Dans cette perspective, l’activité artistique peut permettre à des personnes pénalisées de quitter leur impression d’être "un objet vivant" au profit de l’impression d’être "un sujet existant". Dès lors le malade cède le pas à une personne avec une maladie.

Donc l’art-thérapie peut permettre à l’Art d’intervenir sur le bien-être des patients et d’établir les liens thérapeutiques entre le bien-être et la bonne santé.

ART ET INTIME

L’exposition : « l’intime au risque de l’autre »
En accord avec la politique du CERAP, nous avons mis en place une exposition portant sur l’intime en art et l’intime en art thérapie, une exposition didactique déjà expérimentée dans la forme, avec les étudiants de licence d’arts plastiques .

Les écrits des artistes concernant l’exposition "l’intime au risque de l’autre" ont servi de base à la rédaction d’une communication lors du Congrès « Art et Médecine » de Poitiers. Ce texte était accompagné d’un support audio-visuel illustrant une partie de l’exposition. Cette réflexion a été suivie, le 3 avril 2008, d’une série d’interventions sur l’intime auprès des élèves d’un lycée pilote du Poitou-Charentes.

Les diverses réactions rencontrées à la suite de l’exposition, parfois épidermiques, nous incite à clarifier certains points : En quoi une théorie (de l’art) dite « obsolète » peut malgré tout être un support dynamique pour l’art-thérapie ? Et comment l’art contemporain peut-il faire évoluer l’art-thérapie ?

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INTERVENTION AU CONGRES "ART ET MEDECINE"

Faculté de Médecine et de Pharmacie de Poitiers

Novembre 2007

« L’intime au risque de l’autre »

En accord avec la politique du CERAP, nous avons mis en place une exposition portant sur l’intime en art et l’intime en art thérapie, une exposition didactique déjà expérimentée dans la forme, avec les étudiants de licence d’arts plastiques.

L’intime exposé, l’intime exhibé : c’est autour de ces notions que s’exposent au risque de l’autre, ces plasticiennes. Comment distinguer les limites de l’exposition et de l’exhibition, quand c’est de l’intime qu’il s’agit ?
C’est en convoquant à la fois leur déontologie et leur expérience de vie de plasticiennes et/ ou d’art – thérapeutes que les membres du groupe de recherche ont pensé cette exposition. Une installation sonore, véritable dispositif scénographique, accompagne le regard d’un spectateur, tantôt voyeur, tantôt confident.

Qu’en est-il de l’intime pour chacune des plasticiennes ?
Il en ressort, à la lecture des textes accompagnant l‘exposition, que chaque artiste n’a pas la même compréhension ni la même relation à l’intime : les unes s’attachant à décrire leurs œuvres et le processus, puis leur projet, alors que d’autres parlent directement de leur histoire ou s’expriment par la poésie.

Définition de l’intime :

« Qui est contenu au plus profond d’un être »(Petit Robert)

C’est aux environs de quatre ans, que l’enfant s’aperçoit qu’il n’est pas transparent à l’autre, qu’il peut mentir ou dissimuler, c’est à ce moment qu’il prend conscience de son intimité.(Christine Pastor) L’intime est du côté du (jardin) secret, du caché à la vue de l’autre, de celui qui n’est pas un intime, c’est-à-dire un familier, un confident. (Weinland, 2005)

« Faire don du caché »

La réponse en poésie de Christine Pastor, nous servira de fil d’Ariane, reliant ainsi réflexions et éprouvés des artistes. « L’art intime » peut s’appuyer tout aussi bien sur la mémoire d’une souffrance, d’une blessure de l’enfance, que sur la banalité du quotidien.

Mémoire et émotions sources de l’œuvre.

« Souvenirs ravivés, transformés,

Emotions singulières mises en lumière, »

Madeleine R. s’interroge :« ce qui lui tient à cœur : la réflexion sur le sujet, comment rendre lisible l’inconscient et le conscient face aux souvenirs qui resurgissent et disparaissent au fil du temps, d’où cette quête perpétuelle de l’esprit face au temps qui le modifie. Dans un deuxième temps elle s’engage vers une autre voie : où et quand s’imprime la mémoire à travers les différentes couches psychiques ? » Françoise M. s’appuie sur « l’écriture des pierres, en résonance, signes, traces illisibles, lettres déchiffrées, indéchiffrables, cachées entre les lignes, dans les plis de ses recoins de mémoire, de corps, d’odeur et de silence […] L’écriture de mon origine entre deux terres, fissure dans l’espace temps de ma mémoire […] déchirure dans la pierre, déchirure en moi, traces d’intime déchirure. » " Si l’effraction de mon intimité a été subie, sous le regard du voyeur durant mon enfance, nous confie Dominique G. l’exposition de mes œuvres élaborées à partir de cette blessure-là a pris tout son sens avec sa part d’exhibition à assumer. »

La mise en forme artistique pour transmission.

« Transmission de l’intime, pour que passe en infime

Un peu de mon abîme, construit en feu follet

Dompté en volubiles dessins abstraits ou pas. »

« Yeux dans les yeux » Ainsi s’intitule l’installation d’Emilie B. pour qui « le regard d’autrui agit comme un miroir qui renvoie notre image intérieure vers l’extérieur. Les miroirs sont ici notre reflet intérieur et les photographies le regard extérieur. »

Cohco décrit « les lignes sinueuses du Yin : le pourtour d’un iris, d’une vulve, d’un sein, d’une bouche exprimés dans leur vérité. Elles communiquent entre elles sans priorité et sont sur un même plan, sans aucune hiérarchie. Elles apprivoisent le spectateur. »

« L’expérience d’exposition,de Dominique G. en divers lieux, a été le révélateur de réactions inattendues, d’incompréhensions, mais aussi de partages. »

Pour Françoise M. […] tous ces intimes restent cachés au fond des tiroirs de nos mémoires, « je les ai ouverts et voici que se déroulent ces feuilles de grés et de porcelaine, au gré du vent de votre imagination, à la rencontre de votre intime regard.
Lire serait-il le complément de l’action de l’écrit ? Et ainsi de cette intime vu, rencontré sans être décrypté, il restera sa part de mystère, le non - lu ou le non-dit ? Que vais-je partager de cet intime..., m’approprier ce que je reçois… ?
 »

Madeleine R. « utilise divers médiums, tel que l’écran, qui reçoit l’image numérique de la vidéo et un prisme qui multiplie et renvoie l’image dans l’espace et hors de l’écran. L’image s’étale et prend possession du lieu en se dispersant tel un kaléidoscope en mouvement.
L’utilisation du prisme dans l’élaboration de la perception sensitive à travers les écrans de peau, engage mon travail plastique dans un rapport intime avec la mémoire du visiteur.
 »

Christine S. parle de « la révélation de l’intime par l’artiste dans l’œuvre qui se donne à voir : révélation qui souvent dépasse la volonté (la conscience ?) de l’artiste. Cette distance entre la part révélée et la part désirée semble inhérente à l’acte artistique […] l’artiste…nous montre ce « jamais vu, jamais entendu, jamais ressenti. »

Le choix et non choix d’une mise à distance de l’intime.

D’offrir un peu de vrai, quand on ne peut pas dire,

Mais juste un peu montrer.

Montrer mais déguisé, transformé, modifié :

L’artiste met le voile sur tout le dévoilé,

Et murmure le secret dans l’oreille concernée.

Emilie B. comme Hélène G. en tant que photographes, semblent, à l’instar de Madeleine et son installation, être maîtres de leur sujet et forcément exercer un plus grand contrôle dés le départ, à la différence des autres intervenantes, qui peuvent à un certain moment décider de ce qu’elles vont laisser entrevoir ou ce qu’elles vont transformer.

Pour Hélène G. « La construction réelle photographiée n’est captée que pour servir le travail d’expression photographique recherchée. La photo elle-même est construction, et j’aime y laisser apparaître quelque chose « en instance », quelque chose en suspens, quelque chose de vide. »

Pour Christine S …« C’est le cadrage et la composition qui révèlent l’intime de l’artiste. Le cadrage montre et cache, souligne et oublie. Il attire l’attention et met en valeur certains éléments. L’artiste décide ainsi de sa vision de l’intime, de ce qui est à voir ou à ignorer pour le spectateur. »

Cohco désire « révéler le Yin dans son intimité. Aller à l’essentiel sans pudeur, sans retenue, lever le voile sur ces espaces Yin en toute équanimité. »

Dans un élan poétique, Françoise M. nous décrit la « porcelaine chiffonnée et gratinée, le grés rugueux d’ocre et d’ébène, le rouge sombre de faïence, ponctués tels les « cheveux » du vent, de lambeaux plissés, de transparentes lueurs, signant l’intime origine. »

Dominique G. voulait « détourner de [son] corps ce regard inquisiteur de voyeur pour le piéger dans l’œuvre et [s’est faite] surprendre et piéger en retour dans une absence de protection de [son] intimité. »

Le public pris à parti

Du dedans au dehors, puis encore au dedans,

l’émotion circule emportant une bribe de l’histoire de l’intime de l’auteur de ce crime :

de tuer le secret, de casser le silence, de faire don du caché.

D’offrir un peu de vrai, quand on ne peut pas dire, mais juste un peu montrer.

Le travail d’Emilie B. « met en scène notre regard intime » face au regard d’autrui. qui le fait exister » tandis que Madeleine R. "engage son travail plastique dans un rapport intime avec la mémoire du visiteur"

Hélène G. « sélectionne des fantômes de lieux plus que des lieux. Recoins, angles fermés d’appartements, angles s’ouvrant sur un hors-cadre, les photos ne montrent pas l’architecture des lieux. Tout est vide pour que chacun le remplisse avec son « propre intérieur. » Intérieur parfois en résonance avec celui de l’artiste.

Résonance pour Dominique G. qui a « recueilli les confidences de femmes ayant vécu des traumatismes du même ordre, et des paroles d’hommes qui l’ont touchée par leur authenticité. Hommes qui ont senti leur regard piégé par le sexe de la femme dans une attraction irrépressible. » Mais aussi collision engendrant "un malentendu venu de la part de certains hommes qui se sont sentis interpellés à titre personnel, dans leurs fantasmes voyeuristes."

En quoi, la mise en forme de l’intime en chose publique peut-elle, amener une transformation de l’être ?

Le but est l’émotion qui sort en papillon,

qui butine l’un et l’autre sur tout son horizon

L’horizon de l’humain n’est-il pas enfin,

affaire de langage …au plus fin pour du bien ?

Ne s’agit-il pas déjà d’un intime épuré ? D’un intime éclairé d’un possible mieux - être jusqu’à la réparation tel que Dominique l’exprime comme « une prise de risque avec l’enjeu de dépasser l’angoisse aiguë de montrer, en rejouant quelque chose de la scène initiale, la mise en scène de l’œuvre, son esthétique lui permettant de mettre à distance le traumatisme vécu, les spectateurs comme témoins indispensables à qui montrer l’œuvre issue d’un tabou tenu longtemps secret, ont été des étapes consciemment mises en œuvre, vécues comme une nécessité vitale, dans un but de réparation. »

C’est bien ce qui s’élabore lors de la construction de l’œuvre qui va agir sur la personne et l’aider à modifier son regard sur elle-même. Ce changement de perception encouragé aussi par le regard de l’autre, lui permettra de rendre publique la chose produite, si l’envie lui en vient. Désir qui se remarque notamment, chez les personnes âgées (Sabine Moreau) justement parce qu’un « mieux » a été atteint.

« Si l’art est un perpétuel renouvellement des règles et des buts avoués, il postule toujours un dépassement, il obéit toujours à une direction qui est transcendance vers un mieux » (Huyghe, 1991) Nous rejoignons ici l’art thérapie, dans la mesure où elle vise – entre autre – un mieux – être. Un mieux – être pas seulement psychique, mais aussi sensoriel et corporel, la pratique d’un art déconditionne et libère le geste, donnant ainsi au corps une aisance et une ouverture, parfois spectaculaire.

La transformation passe, en premier lieu, par le mouvement. Puis en renouant avec ses sensations premières, le sujet est à même de faire le lien entre ce qui surgit et se métamorphose sur le support et sa propre révolution. Cette prise de conscience liée parfois à des débordements émotionnels, peut être pénible et risquée, surtout si elle émerge seule, c’est toute la compétence de l’art thérapeute comme accompagnant, qui est en jeu.

Témoignage d’un(e) art thérapeute aux frontières du voilé/dévoilé

Ici l’art thérapie interroge l’art dans le refus ou l’acception de s’offrir au regard de l’autre, regard qui ne peut -être que celui de l’art thérapeute. Or l’art thérapeute, en la personne de Christine Sasse s’autorise, afin de témoigner du vécu de la personne âgée en atelier, de la photographier. « Des clichés sans but sont pris de personnes participant à un atelier d’Art thérapie. Elles fixent l’objectif, parfois s’amusent et sourient de cet intérêt. La photographie interroge le lieu de l’art, capte l’émotion, tout en voilant l’espace intime de la thérapie.
En ne se préoccupant guère des aspects techniques, seul est saisi l’instant d’une rencontre entre le thérapeute et la personne photographiée. La photo sert ensuite au montage et devient témoignage de la personne, de son vécu en atelier. »
Lui donnant ainsi une existence autre …dans un espace temps privilégié, le cadre thérapeutique de l’art… L’art n’étant pas celui du photographe, mais de celui ou celle qui est photographié.

La personne nous livre alors un « intime » imparfait, jamais révélé : des œuvres pour un spectateur qui ne compte pas. Précisément il n’y en a pas. L’atelier d’Art-thérapie est un endroit clos où la personne peut s’exprimer, se livrer ou se cacher. Tension entre le plaisir de montrer et la crainte de paraître. Photographie - début d’un journal intime. Temps traversé par les échanges en confiance du thérapeute et de l’artiste. Les réalisations sont dissimulées ou tronquées, parfois « non présentées ». Il ne s’agit pas d’exposer mais de suggérer.
L’élan de la personne vers l’art est modeste, souvent maladroit, le montage des photographies souligne un regard, un sourire, la vie des personnes dans l’atelier, le non -dit des projets. » S’y mêlent les désirs enfouis, le manque de technique, les empreintes floues de la mémoire.
Peu importe la forme. L’instant est celui d’un visage et d’une oeuvre. Inachevée, simple plaisir manifesté, mystère de la relation duelle où la personne, face à l’art - thérapeute, face à l’autre, garde ses secret ».

Même si le visage est dévoilé avec leur accord, l’œuvre reste au secret et nous questionne sur ce qui doit être montré ou pas.

Conclusion

A l’aube de son installation, l’exposition garde encore tous ses mystères. Cet intime, chuchoté, peint, installé, sculpté, photographié, écrit, que donne t-il à voir et à penser ? Du singulier de chaque histoire, à la rencontre et au partage avec l’autre, nous rejoignons quelque chose d’universel dans l’humain.
Dans la création, le « vu » renvoie au matériau de l’artiste ; créer demande « à voir » non pas ce qui est « donné à voir », mais ce qui est derrière les apparences et qui appartient aux profondeurs de l’homme.
Un glissement se fait du « caché » au « vu » et du « vu » au « secret » de la création, comme si le contenu de l’œuvre ne devait être qu’un « continent noir » éclairé par la lumière de chacun dans son désir d’atteindre la source.
Le « vu » du créateur se dérobe au regard de l’autre qui tente par projection d’en percer le secret, au risque de s’y perdre ou de perdre le fil. Mais l’origine de l’œuvre échappe aussi à son auteur. Le jeu est-il purement plastique ou symbolique ? » (Weinland, 2005)

Mireille Weinland, Christine Pastor, Dominique Gamet

REFERENCES

Weinland M. (2005) 9èmes Journées d’études Lille, novembre « La transformation de l’être en art thérapie Mythe et réalité » « En quoi la mise en forme de l’intime en chose publique peut-elle amener une transformation de l’être ? » In la revue Art et Psyché, ed. Association Régionale du Nord/Pas-de-Calais. Volume VIII, 2006.

Art-thérapie et art contemporain : brève tentative d’introduction à la question.

Intervention du 14 avril 2008 de Régis BOGUAIS, diplômé en art-thérapie et en études culturelles.

Dans son compte-rendu du 12 février dernier, peut-être en écho à l’influence institutionnelle et idéologique de notre UFR d’accueil, le groupe de recherche concluait sur la nécessité d’interroger les rapports de l’art contemporain et de l’art-thérapie.

C’est ainsi qu’il m’a semblé pertinent, avant de mener cette réflexion, de réitérer les présupposés qui président à la construction de nos conceptions de l’art.

Après un très bref état des lieux de l’esthétique autonomiste dite obsolète, je vous proposerai une succincte introduction à la sociologie de Nathalie Henich et plus précisément à une enquête compréhensive au sujet des arguments mobilisés pour justifier le rejet de l’art contemporain. En effet il m’apparaît que ce décentrement de l’esthétique vers la sociologie pourrait être salutaire pour la compréhension du supposé différend entre autonomistes et tenants de l’hétéronomie de l’art.


Héritage de l’esthétique du XVIIIème jusqu’aux débuts du XXème siècle :

Comme vous le savez, l’esthétique autonomiste, de concert avec l’idée d’un art désintéressé et en rupture avec les académismes, est le référent idéologique d’une grande majorité de la population en matière d’appréciation de l’art ; population qui est dite de « non-spécialistes » et qui n’adhère que très timidement à l’art contemporain. Les valeurs préexistantes établissent l’art comme une activité volontaire dirigée vers l’esthétique c’est-à-dire tendue vers le Beau. Cela implique la notion de maîtrise technique. « L’art est une activité qui plaît universellement et sans concept » (Kant), c’est-à-dire qui plaît à tous et ne nécessite pas de culture artistique pour l’apprécier ou en débattre. De plus, « le goût est une norme » (Hume) c’est-à-dire qu’il correspond à des modes. Enfin l’art implique l’idée du « surhomme » ainsi pour Nietzche « l’artiste est dans une tension permanente d’un dépassement de soi », voire l’idée d’une transcendance en tendant vers
le « divin ». On peut également citer la pensée de Kandinsky qui définit les nécessités de l’artiste comme l’expression de soi (de la subjectivité du peintre) et dans le même temps de l’intériorisation de la détermination extérieure (les règles intégrées par l’artiste) de même que la « nécessité intérieure » ainsi l’art et l’artiste doivent s’inscrire au-delà du temps et de l’espace et sont capables de rejoindre une forme d’universalité.

Cette conception de l’art forme la base de la Théorie de l’art opératoire, théorie qui a permis d’établir les principes épistémologiques de l’art-thérapie entendue comme « exploitation du potentiel artistique dans une visée thérapeutique et humanitaire » (Forestier – AFRATAPEM). Nous ne remettons pas ici en question la validité de cette pensée et même, nous lui sommes redevables car elle permet, quotidiennement, aux art-thérapeutes issus des facultés de médecine, de favoriser une meilleure qualité existentielle chez les bénéficiaires de leurs soins. Au demeurant, dans le sillage du travail de Marcel Duchamp, un décrochement conceptuel à scinder en deux orientations l’activité artistique. L’une, majoritaire chez les non-spécialistes, consiste en un prolongement de la pensée présentée plus haut et l’autre, dominante, est une notion plus esthétique que chronologique qui se nomme « art contemporain ». L’art actuel, lui, serait la somme des pratiques d’aujourd’hui.


L’appréciation de l’art contemporain :

Les œuvres de Duchamp, « embrayeur » de l’art contemporain d’après Anne Cauquelin, ne présentaient pas un caractère esthétique suscitant un jugement de goût. Dès lors, il s’agit d’un « effacement (…) du contenu intentionnel de l’œuvre devant le contenant, celui-ci suffisant pour affirmer qu’il s’agit d’art. [1] »

Nous pouvons aisément consentir que ce genre de posture puisse paraître comme « du n’importe quoi » pour un non-spécialiste. De fait, Nathalie Heinich postule que « le propre de l’art contemporain d’avant-garde, dans les arts plastiques, est de pratiquer une déconstruction systématique des cadres mentaux délimitant traditionnellement les frontières de l’art * ». Pour son article L’art contemporain exposé aux rejets, la sociologue propose une typologie des registres évaluatifs utilisés par les acteurs « pour construire et justifier une opinion quant à la valeur des objets soumis à leur appréciation ». Elle distingue deux principales catégories : les registres de valeurs en usage dans le monde de l’art qu’elle qualifie de registres autonomes et les registres de valeurs proches du monde ordinaire qu’elle qualifie de registres hétéronomes.

Registres autonomes (valeurs du monde de l’art) :

Si la « disqualification par absence de beauté * » semble être un lieu commun avec des « je trouve ça moche * » par exemple, il est plus fréquent de recevoir une « description subjective des effets produits par l’œuvre * » comme « cela ne me touche pas ». Heinich distingue ici deux registres : le registre esthétique et le registre esthésique, l’un étant relatif à une évaluation objective au regard de la qualité plastique de la production et l’autre à l’effet subjectif produit sur les sens. L’auteur établit que le recours à l’argument subjectif correspond à une « stratégie de minimisation du jugement lui-même * ». Lorsque le spectateur, souvent non-spécialiste, craint une disqualification de son évaluation objective (esthétique) il se replie « de préférence sur le mode subjectif de l’effet sensoriel * ». Un autre grief est souvent mobilisé par la plupart des gens, c’est celui de l’absence de sens et de signification, on parle de registre herméneutique. On trouve des « ça ne veut rien dire* » ou encore des « je voudrais qu’on m’explique * ». Ce registre amène le glissement de la question esthétique à celle du sens. Il est également possible que la cible du rejet se transporte de l’œuvre à l’artiste, c’est ici qu’on trouve le registre dit réputationnel. Les non-spécialistes auraient recours au critère quantitatif (l’artiste n’est reconnu que par une minorité) tandis que les spécialistes de l’art solliciteraient l’argument qualitatif (l’artiste n’est pas reconnu par le monde de l’art), les deux critères n’étant pas contradictoires.

Si le critère esthétique n’est plus de mise (le Beau), celui d’authenticité revêt une importance essentielle. « Humilité, désintéressement, originalité, intériorité, inspiration, sincérité, sérieux, rationalité : telles sont les principales valeurs attestant l’authenticité d’un artiste* ». On note que l’originalité et l’inspiration sont des critères plus souvent cités dans le monde de l’art tandis que « sérieux » et « raison » appartiennent davantage aux non-spécialistes. On évoque la fumisterie voire la folie dans ce rejet des productions contemporaines. Puis on en vient à l’argument central de la pureté : est-ce que l’artiste est bien l’auteur de l’œuvre présentée ? S’il est établi que l’objet présenté n’est pas le produit de l’artiste, alors il devient disqualifié pour toute évaluation. D’ailleurs nombre d’artistes contemporains travaillent sur la frontière de ce qui doit être considéré comme une œuvre d’art. L’un des plus parlant exemple est, me semble-t-il, le cas de l’art conceptuel où le Faire était parfois laissé aux bons soins d’un tiers non-artiste.

Registres hétéronomes (valeurs du monde ordinaire) :

La protestation se ressent parfois non pas sur la production artistique (ou son auteur) mais sur « la congruence avec l’espace qu’elle occupe, ou avec la temporalité dans laquelle elle s’inscrit : (…) “Ça dénature le lieu” * ». Cela entre dans les « disqualifications au nom du patrimoine * » (i.e. les colonnes de Buren). Heinich établit d’autres registres marginaux comme celui dit fonctionnel : certaines installations entraînent des « incommodités » : « on ne peut même plus traverser le hall * ». S’il est sans fondement en matière d’art, il apporte « le seul argument susceptible de l’emporter sur le droit d’auteur : la sécurité* ». L’auteur nous indique que les registres éthiques et économiques sont aussi omniprésents : « “Je ne comprends pas qu’on paye des millions à des gens qui font du n’importe quoi (…) et avec on aurait pu faire de la nourriture aux Ethiopiens” (…) écrit un enfant sur le livre d’or d’une exposition consacrée à l’avant-garde new-yorkaise * ». Quant au registre éthique de l’indignation, il se formule « soit face aux transgressions des valeurs morales (…) soit face à l’injustice (…) Ainsi se trouvent invoqués (…) les artistes authentiques et travailleurs, injustement délaissés par les institutions (…) (C)’est l’un des lieux communs les plus significatifs ( :)(…) le travail, le talent, le savoir-faire, la compétence technique, opposés au bluff ou la fumisterie.* »

Conclusion :

On le voit, la nature des registres de valeur en jeu est différente selon s’il s’agit de spécialistes ou de détracteurs de l’art contemporain. De plus, « Il ne s’agit plus de se disputer pour savoir si ce qu’on voit est beau ou laid (…) mais il s’agit de décider si ce qu’on voit est ou n’est pas de l’art.* ». Heinich précise « qu’il n’y a pas un rejet (…) mais des strates de rejet* ». Le spectateur fait son tri parmi ce qu’il consent à considérer comme de l’art dans la masse de l’art contemporain : certains « militent pour l’art abstrait mais baissent les bras devant Beuys, ou (…) adorent Christo mais ne comprennent pas ce que l’on peut trouver à Buren* ». Le malentendu vient aussi du référent mobilisé : devant une proposition d’art contemporain n’ayant pas les caractéristiques traditionnelles d’une œuvre, les non-initiés appliquent les valeurs du monde ordinaire quand les spécialistes se réfèrent à l’histoire de l’art contemporain. « De sorte que si les profanes ont, à l’évidence, bien du mal à « comprendre » l’art contemporain, les initiés ne sont pas mieux équipés pour « comprendre » l’incompréhension des profanes. * »

Ce recours à la sociologie de l’art devrait permettre, à ceux qui le souhaitent, de se prémunir contre un rejet primaire de l’art contemporain. Pourquoi deux conceptions, certes très éloignées, ne pourraient-elles pas coexister sans que l’une ne veuille affirmer la suprématie de sa validité ? Le concept d’art actuel permet, me semble-t-il de laisser à chacun sa part de vérité. Il nous appartient, peut-être, d’intégrer dans notre pratique de l’art-thérapie des propositions de l’art contemporain. Cela impliquerait une certaine culture de la part des patients…et des praticiens et peut-être aussi une adaptation épistémologique de l’art-thérapie.


* HEINICH, Nathalie, L’art contemporain exposé aux rejets : contribution à une sociologie des valeurs, Revue Hermès N°20, Paris, 1996.

[1] CAUQUELIN, Anne, L’art contemporain, Que sais-je, PUF, Paris, 1998, p. 68

Comment amener à faire quelque chose ?

Intervention du 14 avril 2008, de Madeleine ROCHE, diplômée en arts plastiques et en formée à l’art-thérapie.

En Art-thérapie, comment passer du passif à l’actif face au désir des patients et des soignants ?

Ayant effectué un stage dans un CATTP, structuré d’une salle d’accueil offrant un petit déjeuner et un atelier d’art-thérapie, j’ai pu observer les dynamiques de groupe à l‘intérieur de cet espace.
Parfois c’était difficile de motiver le groupe de patients pour les amener à produire quelque chose dans l’atelier d’art-thérapie.
Durant cette expérience j’ai pu remarquer qu’il y avait déjà des habitués de l’atelier, il s’agissait souvent de trois ou quatre femmes qui venaient exprès pour profiter de ce moment. Elles venaient régulièrement pour aboutir à des réalisations en cours, qu’elles produisaient à partir d’images trouvées dans des livres d’art ou à thème. C’était une bonne manière pour elles d’avoir une source d’inspiration et d’appuis pour réaliser quelque chose.
L’art –thérapeute avait récupéré des anciennes tables de l’hôpital et avait eu l’idée de les recouvrir de mosaïques, car il y avait un rebord qui permettait ainsi l’inclusion de tesselles. Cette activité avait attiré pas mal de patients dont un homme. La plupart du temps l’atelier était fréquenté par davantage de femmes. Ce qui était intéressant d’observer dans cette technique, c’est qu’une partie du groupe s’installait autour de la table et qu’une action d’équipe se mettait en place, par le collage des tesselles sur la table. C’était une manière d’amener une partie du groupe du CATTP à participer à une action créative commune autour d’une table, le fait de faire quelque chose de constructif ensemble me parait une bonne façon d’appréhender un groupe autour d’une activité.
Peut-on parler d’art-thérapie dans ces circonstances ? Certes il y avait un engagement de la part des patients autour de cette table, où un acte créatif était déposé. Mais y avait-il du thérapeutique dans ces moments partagés ? Il est difficile de se positionner, car le but de cette manoeuvre était de valoriser la personne par son travail et par l’encouragement. Dans ce cas, l’acte de chacun devenait anonyme et se mélangeait aux autres dans l’aboutissement de la réalisation.
Est-ce que cela est une activité occupationnelle ou thérapeutique ?
Malgré ces questions, un vrai travail d’équipe s’était mis en place, mais une bonne partie du groupe traînait entre les deux espaces sans s’y investir, un va-et-vient entre la salle d’accueil, le dehors et l’atelier créait une circulation, une déambulation des patients et des soignants. Certains dormaient ou discutaient dans les canapés.
Les gens observaient ce que faisaient ceux qui produisaient tout en émettant des compliments et des critiques et s’en retournaient discuter ou fumer. Un espace de discussion pouvait s’ouvrir grâce aux activités artistiques.
Dans mes perspectives, l’idée était de dépasser les contraintes techniques tout en dépassant les codes académiques, afin de s’en libérer et de laisser aller la matière à travers le corps. Quelque chose d’aléatoire où les hasards seraient maîtres et soutiendraient les gestes de l’inconscient. Il s’agirait de sortir réellement quelque chose d’autre que l’on connaît déjà, quelque chose qui nous appartiendrait au plus profond de l’intime. Mais il faut du temps pour prendre confiance et se laisser aller dans le lâcher-prise et se défaire du jugement. Il s’agit peut-être de faire vraiment vivre cette chose et de la sortir de soi ?
Pour cela j’ai essayé d’agir selon mon expérience afin de pouvoir la partager, et c’est là que surgit le désir. Mettre en forme quelque chose qui vient des profondeurs de l’inconscient par un retour régressif activé par la matière qui se transforme et comme un miroir nous transforme par la surprise qu’elle suscite.
Pour cela je me suis mise en scène dans une technique d’un non-savoir, où il ne s’agissait pas de contrôler la technique, mais de me laisser surprendre par des effets de matières et de surprise comme un enfant qui joue et découvre des sensations nouvelles, mais dans notre cas il s’agit de retrouver des sensations archaïques. De cette manière j’installe un rapport étroit avec la matière dans une variété de gestes et de techniques qui se mélangent et se confrontent à travers mon corps. Le résultat n’est plus très important, car la matière n’est que transformation telle une frénésie de répétition, de spontanéité et d’authenticité. C’est peut-être plus tard qu’on y trouvera du sens ?
Cette manière d’engager un procédé totalement expérimental, dans l’atelier d’art thérapie, m’a permise d’avoir davantage d’attention auprès des patients, car elle risquait de susciter des questionnements face au non savoir-faire et aux libertés que je mettais en place. Cette non technique m’a entraînée dans un rôle d’exploratrice d’un non-savoir, pour que les patients puissent se sentir plus confiants par rapport à mon action et de modifier mon rôle institutionnel par rapport à un savoir, afin de profiter des facultés que peuvent procurer la matière et la couleur. Le fait d’instaurer un dialogue autour de l’action pouvait m’aider à les entraîner davantage dans une proposition active devant le medium artistique, et d’être plus exact face aux sensations et aux effets liés à la picturalité. L’intention étant qu’ils prennent confiance dans les potentialités qu’offre la matière en leur faisant découvrir leurs capacités de liberté qu’ils peuvent avoir à travers elle, tout en nous proposant comme des êtres qui ne détiennent pas le savoir mais qui peuvent les accompagner dans la découverte à travers toutes les éventualités qu’offre l’atelier d’art thérapie, et pour qu’ils puissent s’appuyer sur nous quand ils rencontrent une sensation qui déclenche quelque chose d’indicible. « Respecter les impulsions, les spontanéités ancestrales de la main humaine, quand elle trace ses signes. Par exemple, une certaine verticalité légèrement penchée qui est de l’écriture et de tout tracé humain, perpétré avec application, en tirant un peu la langue. Cela et un nombre infini de réflexes du même ordre qu’il faut sauvegarder. Plus la main de l’artiste sera dans tout l’ouvrage apparente et plus émouvant, plus humain, plus parlant il sera. Fuir tous les modes mécaniques et impersonnels, les typographies et calligraphies, les plus appliquées ont moins d’attrait que quelques mots manuscrits tracés sans intention par une main loyale. On doit sentir l’homme et les faiblesses et les maladresses de l’homme dans tous les détails du tableau. [1] » Les peintures, les dessins et les sculptures sont « l’objectivation » de ce corps support de la sensorialité et du fantasme inconscient.

[1] Catalogue du Musée des Arts Décoratif de Paris. Les Dubuffets de Jean Dubuffet. Donation de Jean Dubuffet au Musée des Arts Décoratifs en 1967. Edition Maeght. Paris. 1992. p. 30.

exposition passée

l’intime au risque de l’autre

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du lundi 19 novembre 2007 au samedi 8 décembre 2007
salle commune
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