Centre d'études et de recherches en arts platiques

LMG, par Danièle Gutmann, Historienne de l’art

Exposition Eros Thanatos
Musée d’anatomie pathologique Dupuytren, Paris, 2010

PAINS, PEAUX, PATHOLOGIES...

Lolita M’Gouni est une Parque d’un genre un peu particulier : elle ne déroule pas le fil de la vie, ne le distribue pas, ni ne le coupe, mais elle pétrit la vie et la mort. Dans la mise en forme de ses créatures, elle tient les deux bouts à la fois, celui de la naissance, donc de la vitalité et de la sensualité, et celui jamais épuisé de notre fin.

Elle utilise toujours le même matériau, le pain, qu’elle traite de façons différentes, selon qu’elle pétrit la pâte afin d’obtenir des matières caractéristiques du pain, avec croûte et mie ; ou qu’elle la modèle comme un matériau à tout faire, à colorer, à créer des quasi trompe l’œil. Sa pratique tactile et odorante la rapproche des métiers de bouche et nous ne serons pas étonnés d’apprendre qu’elle opère dans sa cuisine, à l’ombre des fourneaux et des bocaux.

Toutefois elle ne malaxe pas pour nourrir les visiteurs de ses expositions. Non, elle pétrit pour montrer. Elle agit comme un embaumeur ou un thanatopracteur, mettant tout son savoir-faire à présenter les corps défunts au meilleur de leur apparence, mais non sans leur avoir retiré une « couche » : une oie sans plumes, une tête de biche sans poils, un cerveau sans crâne, un crâne sans peau, voire en entamant la peau afin d’exhiber la chair. Il en résulte le plus souvent des corps glabres, mais pimpants.

Pétrisseuse de chairs, elle est également hantée par la décomposition, processus que lui permet son matériau. Car l’important n’est-il pas de maintenir à la vue de tous, cette extraordinaire continuité de la vie au-delà de la mort, par l’évolution de la matière ? Et qu’en est-il de l’état de la chair aux premiers temps de la vie, de cette vie d’avant la naissance ? Chairs de lait ?

Comment Lolita M’Gouni pouvait-elle ne pas être sensible au Musée Dupuytren dont le but est de conserver et de montrer aussi ce qu’il en est de cette matière humaine, il est vrai pathologique et hors normes, mais ô combien riche en enseignements.
Comment ne pouvait-elle pas ressentir pour toutes ces vies malformées, mais maintenues au regard des vivants … une infinie tendresse.
Il va de soi que Lolita ne pouvait voir en ces créatures du musée Dupuytren, que des co-pains.

Danièle Gutmann, Historienne de l’Art, février 2010

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